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Hortus Sanitatis, le récit
de ville de Frédéric Coché
est totalement muet. Pour raconter Bruxelles en
bandes dessinées, le dessinateur a imaginé
un parcours dans les images de l’art belge
ancien et moderne. Deux squelettes sur fond de
paysage flamand ornent la couverture. La danse
macabre secoue les pages d’un livre dessiné
à l’eau-forte. Le lecteur est entraîné
dans une ronde carnavalesque qui lui fait traverser
un combat immémorial entre St-Michel et
un démon aux allures de squelette. La pulsion
de vie prend la forme de l’immaculée
conception. La Vierge Marie déambule dans
les rues, rencontre le personnage décharné
qui la perce. Il s’ensuit une explosion
atomique. Mais au lieu que l’explosion engendre
le chaos, c’est la paix de l’amour
et la germination d’un arbre qui aura la
valeur ambivalente d’un signe végétal
aussi bien qu’humain. Le plaisir, l’angoisse,
la magie, le désir, la tranquillité
et l’effervescence du carnaval imprègnent
le récit.
Le livre de Frédéric Coché
a été réalisé à
l’occasion des ateliers internationaux de
création en bandes dessinées intitulés
« Frigobox, Echangeur narratif, Récits
de villes. Les ateliers ont été
produits par Fréon et Bruxelles 2000 durant
l’année 2000. Le principe de ces
ateliers est de réunir des dessinateurs
pour créer des récits de ville.
En tout, une vingtaine de dessinateurs ont participé
à ces ateliers de l’échangeur
narratif.
D’abord, cette remarque : les échanges,
les passages entre les différentes pratiques
artistiques s’avèrent le plus souvent
extrêmement fécondes. Hortus Sanitatis,
le livre dessiné par Frédéric
Coché illustre avec on ne peut plus de
vigueur ce principe des vases communicants interdisciplinaires.
Trois pratiques se rencontrent dans le récit.
L’eau-forte – qui est une méthode
de gravure sur métal assortie de plongée
dans des bains d’acide -, la bande dessinée,
la peinture sont réunies pour créer
un espace-temps ouvert et circulaire.
Frédéric Coché réhabilite
une ancienne pratique qui consistait à
diffuser les représentations de la peinture
par le biais de la gravure. De ce point de vue,
la bande dessinée comme médium de
diffusion populaire joue ici pleinement son rôle.
Le récit s’origine dans l’art
belge, ancien et moderne. On y rencontre des paysages
flamands, des danses macabres ensoriennes à
souhait, des moules à la Broodthaers, des
réminiscences folkloriques et carnavalesques.
Les motifs tissent un cercle magique entre les
pratiques, la narration déploie l’espace
de cet échange, lui donne une vie.
C’est donc de fécondation, de vie
et de mort, qu’il est question dans ce réacit
fluide et, au premier regard, relativement linéaire.
La couverture annonce au demeurant le thème
par la juxtaposition de trois motifs de la narration
: le squelette, la rencontre de Marie avec une
vieille femme et l’arbre de vie.
D’emblée l’ambiguité
du sens de lecture est affirmé par la première
vignette : deux poissons de profil se dirigent
dans des sens opposés, l’un vers
la droite, l’autre vers la gauche. La seconde
case présente un appareil de projection
qui semble être un ancêtre du cinématographe.
Par le biais de cette image, le dessinateur opère
une subtile mise en abîme du récit.
Les séquences qui suivent se liront comme
les images projetées par l’appareil.
La dernière image qui clôture le
livre reprend de manière différente
ce jeu sur l’ambiguité du sens et
sur l’image comme mise en abîme. La
vignette a la forme d’un cercle, telle forme
répète le dessin criculaire du tube
de l’appareil de projection dans la seconde
case. L’image qui apparaît dans la
case peut se lire à la fois comme un paysage
et une femme étendue les jambes ouvertes.
Entre la première et la dernière
page, la narration va, de façon quasiment
classique, se construire en recourrant à
une alternance de séquences rythmées
avec le plus grand soin. Ce sera un combat avec
une mise à mort puis une répétition
de ce combat où les motifs varieront ainsi
que leurs agencements. Dans le premier combat,
l’issue est fatale, du moins, on le présume.
Dans le second combat, la Vierge Marie est victime
de la même agression, mais l’issue
est cette fois la vie. Le personnage rentre dans
son appartement sereinement tandis que des anges
tournoient dans le ciel. A ce ballet circulaire
et céleste répondra quelques pages
plus loin une assemblée terrestre de masques.
Il est important de noter que la séquence
est introduite par une réminiscence de
la couverture. Ainsi, la couverture entretient
avec l’intérieur de livre des rapports
tels qu’elle en acquiert une fonction réellement
narrative. Le récit commence sur la couverture.
Les rapports entre l’intérieur et
l’extérieur sont excédés
de la sorte. La séquence suivante montre
une assemblée masquée. L’assemblée
– évoquant les rites magiques des
premiers âges – invoque une casserole
de moules clairement broodthaersienne. L’invocation
à la casserole permet à l’arbre
de vie de surgir des moules.
Tandis que l’arbre croît, le squelette
erre, il semble avoir perdu son agressivité
initiale. Soumis à ce qui paraît
être la dépression post-coïtale,
le squelette est plongé dans une sombre
mélancolie. Il découvre le personnage
féminin qui se caresse le sexe. Exclu du
plaisir, il ne peut que partir. La prise de conscience
de sa superfluité l’amène
à fuir du jardin de la santé et
du plaisir. Une pluie de moules survient alors
comme pour nourrir le récit et enrichir
son humus. L’arbre de vie peut alors déployer
toute sa majesté. Les rituels narratifs
de Hortus Sanitatis débouchent sur l’éloge
de la vie, une vie où la mort aurait sa
place.
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Entretien avec Frédéric
Coché
Du
même auteur aux éditions Frémok
:
-
Vie et mort du héros triomphante
(mai 2005)
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Frédéric
Coché est français.
Il a étudié la bande dessinée
à l'Institut St-Luc de Bruxelles. Son premier
court récit est paru dans Frigobox #9.
Il a ensuite publié un plus long travail
expérimental dans le #10 de la même
revue. L'auteur travaille actuellement sur un
texte de Jan Baetens intitulé Faire
Sécession. |