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Bande dessinée culte. Grâce
aux éditions Frémok ce livre peut
s’adresser aujourd’hui au lecteur
« double » que visaient Alberto et
Enrique Breccia dans leur mélange explosif
d’esthétique et de politique, d’avant-garde
et d’agit-prop.
La biographie du Ché se construit sur
une narration croisée en deux temps. Une
partie de la trame du récit met en perspective
de façon très réaliste, objective
quasiment, la vie de Ché Guevara. En parallèle,
le récit met également en scène
le dernier combat du révolutionnaire. Le
choix d'une telle construction permet d'introduire
dans la vision du Ché une grande dose d'humanité
et une coloration de l'existence de celui-ci extrêmement
riche. Le fait de montrer le Ché en enfant
chétif, par exemple, démonte le
mythe du leader charismatique propagé par
l'iconographie gauchiste et révolutionnaire.
Le récit du dernier combat du Ché
est également sans concession et l'idéologie
y a une part restreinte. Le lecteur suit une aventure
qui s'enfonce inéluctablement dans la tragédie
et les croyances idéologiques quant au
" peuple " sont mises à mal par
le récit. En contrepoint, la dernière
séquence s'apparente à une scène
religieuse de mise au tombeau. Le livre offre
ainsi à son lecteur une vision tout sauf
simplificatrice de l'existence d'un homme qui
a rêvé à une meilleure société
où la révolution commence d'abord
dans le cœur de l'homme.
Alberto Breccia racontait lors d'un entretien
que ses livres avaient toujours un succès
- très relatif, il est vrai -, au moins
dix ans après leur publication. Il est
curieux de constater à quel point un dessinateur
qui a marqué des générations
d'auteurs et de lecteurs est demeuré dans
l'ombre du succès. Voilà pourtant
un dessinateur qui a une palette extrêmement
ouverte que ce soit du point de vue des genres
ou des styles. Alberto Breccia a dessiné
de la science-fiction, des récits d'aventures,
des adaptations, des bandes humoristiques. Cette
richesse est-elle à l'origine de la renommée
décidémment trop discrète
du maître argentin ? Sans doute, mais la
diversité n'explique pas tout. La noirceur
des livres de Breccia, leur profondeur aussi bien
métaphysique que politique explique peut-être,
en partie, la réticence des lecteurs.
Les lecteurs qui ne connaissent pas encore l'œuvre
d'Alberto Breccia doivent cependant se réjouir
car en dépit des publications en français
somme toute peu nombreuses, la (re)découverte
du dessinateur argentin promet à ceux-là
de belles heures de lecture.
Rappelons brièvement qui est cet artiste.
Alberto Breccia vivait à Buenos Aires comme
Borges. Il est d'abord ouvrier dans les abattoirs
de la ville. Progressivement, il se libère
de cette condition en dessinant et en placant
ses bandes dans des revues. Il décroche
des contrats pour élaborer des séries.
Il va ainsi se forger sa manière de travailler.
Alberto Breccia est un lecteur assidu de romans
et d'essai, surtout les essais. Il adaptera de
nombreuses œuvres : Poe, Sabato, les frères
Grimm, etc. Breccia crée ses récits
avec des scénaristes qui ont du caractère.
Hoesterheld, assassiné par la junte militaire
argentine, sera l'un d'eux. Dans l'œuvre
de Breccia, on retrouve des références
littéraires, philosophiques; Buenos Aires
est omniprésente tant et si bien que Breccia
lui-même déclare que nombre de ses
récits sont en parties hermétiques
à ceux qui ne connaissent pas la culture
de la capitale argentine; la politique est également
toujours présente, Breccia vit dans un
climat de bouleversement du pouvoir quasi perpétuel,
la pauvreté est partout présente.
Hector Oesterheld est quant à lui le "
plus fameux scénariste argentin ",
né à Buenos Aires en 1919. Il est
à l'origine des personnages tels que Sergent
Kirk et Ernie Pike (dessiné par Pratt).
Il a co-signé " L'éternaute
", " Sherlock Time " " Mort
Cinder " et " Ché ". Il
est l'initiateur de la science-fiction en Argentine.
Oesterheld était un scientifique, un écrivain
et un homme de conviction. Spécialisé
en géologie, Oesterheld occupe une partie
de son temps à écrire des histoires
pour enfant. A trente ans, il décide de
se consacrer avant tout à écrire
des histoires. Son œuvre s'étale des
années cinquante aux années soixante.
Il participe à des revues comme "
Misterix ". Les critiques s'accordent pour
reconnaître dans " L'éternaute
" sa réussite la plus exemplaire.
Ses personnages sont des héros ambigus
qui évoluent dans les coins sombres de
la société. Oesterheld entremêle
la réalité et la fiction de façon
à ce que la fiction gagne en réalité
et la réalité se dissolve dans la
fiction provoquant dans l'esprit du lecteur une
déstabilisation, une latence. Mort Cinder
est l'un de ses personnages à travers lequel
s'exprime le mieux cet échange.
Enrique Breccia pour sa part donne à l'album
ses tonalités les plus modernes. Son intervention
dans la création du livre réussit
à transcender le graphisme très
connoté de la partie la plus biographique
et la plus réaliste du récit. Son
apport graphique crée un décalage,
pour mieux dire une ouverture qui permet au livre
d'accéder à un plan plastique supérieur.
Malheureusement, il semble que le fils inverse
le trajet de son père. Alberto Breccia
part en effet des séries pour aller vers
l'avant-garde, Enrique inverse ce processus. Il
s'agit incontestablement d'une grande perte pour
la bande dessinée moderne.
D'une certaine manière, la biographie du
Che par Hector Oesterheld, Alberto Breccia et
son fils Enrique Breccia représente le
sommet d'une œuvre engagée sur le
plan esthétique et politique. L'histoire
du livre se confond avec la réalité.
En effet, l'œuvre des Breccia qui connaît
d'abord un succès retentissant est ensuite
soumise à la terreur de la junte militaire.
Les exemplaires saisis sont brûlés
et Alberto Breccia par crainte d'être arrêté
détruit les planches originales, le dessinateur
garde quelques exemplaires du Che qu'il enterre
dans le jardin.
Le scénariste du livre est assassiné,
les Breccia essaient d'être discrets pour
ne pas connaîtrele même sort funeste.
Des années plus tard, le livre paraîtra
en Italie et en Espagne, mais sans jamais plus
connaître son succès initial. Selon
Breccia, les temps ont changé et la culture
mass médiatique a endormi la vigueur critique
de la jeunesse.
La biographie du Che par les Breccia et le scénariste
Oesterheld est exemplaire d'un souci de montrer
la vie et d'en dévoiler le sens métaphorique.
Le récit est réaliste et excède
tout réalisme. La beauté des images
est terrible dans le sens premier du terme, car
les séquences inspirent la terreur et rendent
très bien l'athmosphère de désarroi
et de misère qui était celle de
l'Amérique Latine dans les années
cinquante et soixante.
Cette terreur est au demeurant un fil conducteur
de l'œuvre de Breccia. Chaque récit
tourne autour de la peur qui habite l'homme. La
peur est véritablement le centre de l'œuvre.
Des livres comme L'éternaute ou dans un
tout autre style et genre Dracula sont entièrement
motivés par la peur. Ceci explique sans
doute pourquoi les critiques, et Breccia lui-même,
ont qualifié cette œuvre d'expressionniste.
On retrouve chez Breccia la tension d'un Munch,
l'atmosphère de désastre d'un Dix
(le Dix des gravures de guerre), le grotesque
d'un Grozs.
Il faut enfin souligner que si Breccia apparaît
comme un maître de la bande dessinée,
il a souvent signé ses livres avec d'autres,
soulignant ainsi combien la bande dessinée
est avant tout une aventure collective.
La publication en français de la biographie
du Ché est un événement.
Gageons que dans l'atmosphère étrange
qui est désormais la nôtre, ce livre
trouvera des lecteurs nombreux.
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Entretien avec Alberto Breccia
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