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Entretien avec Paz Boïra
auteur de Encore un exemple
où la vie est comme ça
par Olivier Deprez, Bruxelles, février
2004

O.D. : Le titre de ton
livre est curieux. «Encore un exemple où
la vie est comme ça», quel contraste
avec l’onirisme du récit ! On se
demande aussi ce qui est exemplifié. La
vie est comme ça, mais comment «comme
ça» ?
P.B. : Le titre donne l’illusion
d’un récit qui va, de façon
explicite, donner une liste de situations où
l’on reconnaîtrait la vie comme elle
peut être au quotidien. C¹est une façon
de provoquer un contraste entre fiction et réalité.
Le titre est à l¹image du récit
global, il combine le « comme ça
» qui semble définir, et puis le
reste qui ne définit rien, où rien
n’est figé. C’est pour cette
raison que je n’ai pas voulu m¹attarder
sur les idées proposées. Je me contente
de les placer. À chacun de les développer
ou pas. Les objets que j¹utilise sont souvent
détournés, extirpés de leur
contexte habituel. Dans une rame de métro,
un poisson nage entre un homme et une femme, tous
les deux sont agrippés à la barre
de sécurité. Dans la case suivante,
cette barre devient un objet phallique. Elle se
transforme en couteau. L’homme le tient
dans sa main. Il menace la femme assise devant
lui à table. Cette même mécanique
est appliquée tout le long du récit
avec d’autres éléments.
Ton livre est muet. C¹est
un parti pris très ferme. Pour quelles
raisons as-tu choisi les bandes silencieuses ?
Je ne domine aucune langue. Ni la mienne ni le
Français. Autant s’abstenir, on fait
assez de gaffes comme ça. De toutes façons,
je m’y retrouve dans le muet, cela m’arrange
que l’on centre toute l’attention
sur les images. Des images que j'essaye de vider
au maximum de tout accessoire. Je ne pense pas
que l’écriture soit pour autant accessoire,
mais je préfère me limiter à
ce défi graphique uniquement. C’est
un mélange d’incapacité et
d’adaptation de l’espèce bilingue.
Le poisson est un symbole
très riche. Tu le fais sortir de la bouche
des personnages, c’est curieux car à
ma connaissance, en français tout au moins,
cela n’évoque aucun proverbe et donc
tu crées de toutes pièces une figure,
on dirait « cracher le poisson » au
lieu de « cracher le morceau ». Quel
est le sens de cette image ?
Le poisson me semblait idéal pour faire
parler des futurs amoureux. Il porte en lui toute
la viscosité et la sexualité nécessaires.
Je n’ai pas pensé à sa symbolique
la plus évidente au début. Je n’ai
pas pensé aux Chrétiens, aux pauvres.
Il me fallait surtout inventer un langage, toujours
et encore pour éviter l’écriture.
Dans l’absolu, j’aimerais inventer
des nouveaux proverbes (et des fables aussi, mais
cela c’est pour mon prochain récit)
avec une seule contrainte : partir des proverbes
existants en les détournant juste assez
pour qu¹on ressente la familiarité
et à la fois qu¹on ne puisse pas les
reconnaître. Je viens d’une culture
où l’imagerie populaire est très
présente, je me rappelle d’un livre
de mon grand oncle qui racontait en dessins la
"cavalgata", une procession religieuse
avec les rois, le Christ, et on voyait chaque
petit personnage défiler et raconter la
Bible les uns à la suite des autres ! Je
le regarde souvent, c’est une référence
pour moi.
Il n’y a pas de morale dans mon livre mais
du sarcasme comme dans les proverbes de chez moi,
de Valence, il y a un certain humour noir qui
fait partie de moi. Je me souviens d’une
histoire comme ça, la mort de ma grand
tante ! Quand ma mère nous la raconte,
elle passe du rire aux larmes, surtout la scène
où le cerceuil, après avoir dévalé
une pente, est ouvert au milieu de la rue pour
que son fils puisse lui dire au revoir. Quand
ma mère a vu sa cousine ratatinée
au fond de la boîte comme une poupée
de chiffon, elle a piqué un fou rire !
C’est plutôt dramatique et pourtant
! Ca me fait rire, ce n’est pas une fascination
pour la mort mais plutôt pour les concours
de circonstances qui nous déroutent, on
se sent terriblement vivant quand on ne peut plus
rationnaliser !
Ton livre est très
onirique mais très construit aussi. Peux-tu
dire quelques mots sur ce paradoxe du rêve,
du chaos, et de la mesure, de la structuration
?
Je pense que la poésie peut être
d’autant plus forte quand on arrive à
recadrer l’indéfinissable, à
placer le flou dans une certaine structure. Dans
ce cas, elle se présente à nous
comme un monstre à deux têtes : d’un
coté, il y a tout ce qui structure le récit,
comme par exemple, cette systématique qui
consiste à mettre, de façon rythmée,
tantôt la femme en péril, tantôt
l’homme, sur le sein géant de la
femme sur le point tomber ou de se faire avaler
par le poisson. De l’autre coté,
les situations sont impossibles ou presque. La
symbolique est récupérée
de notre culture pour devenir autre chose. J’essaye
de ne dessiner que quelques objets précis,
qui vont devenir symboliques peut-être à
la façon des surréalistes. Les critères
de choix de ces objets sont leur intemporalité
et leur neutralité (une table, un poisson
ou un couteau ne renvoie pas à une époque
ou un milieu trop précis (hormis peut être,
le vingtième siècle en occident).
Lire Beckett ou Ionesco m’a sûrement
donné l’envie de reproduire une forme
noire d’absurde.
Tu as vécu pendant
neuf ans à Bruxelles où tu as rencontré
Vincent Fortemps, Thierry van Hasselt et les autres
membres de Fréon, à St-Luc. Est-ce
que tu penses que cela a influencé ton
travail ?
Effectivement, Bruxelles est une ville hors du
temps, une atmosphère surréaliste
plane encore dans les rues… Je me sens proche
de l’auto-dérision de l’humour
belge qui n’est pas si éloignée
de la tragi-comédie valencienne ! L’espagnol
est une langue très imagée, je ne
trouve pas toujours son équivalent en français,
peut-être dans le dessin…
Comment conçois-tu
l’écriture, la création du
récit ? As-tu un scénario très
élaboré dès le début
ou laisses-tu constamment des portes ouvertes
à la narration ?
C’est le pur bordel ! Mais toujours le
même...je gribouille, j’écris,
et puis à un moment je commence à
découper le tout dans des toutes petites
planches où il y a juste l’essentiel.
En général, je ne découpe
pas le tout. Je me lance sur la réalisation
définitive et en cours de route, je trouve
la fin. Chaque image appelle une autre image suivant
une logique absurde, on passe d’un tableau
à un autre, tout passe par le cadrage…Je
n’ai pas voulu faire un récit linéaire,
on pourrait commencer la lecture à n’importe
quelle scène. Quand j’ai publié
mes premières histoires Les représentants,
J’habite ici, je travaillais avec du cello,
je cherchais à exprimer la lumière
en grattant la matière, je cherchais cette
mise à distance que permet la gravure et
puis je me suis rendue compte que je préférais
le crayon. J’ai eu envie de me confronter
à moi-même, à mes faiblesses,
m’investir de manière plus personnelle
sans pour autant faire un livre autobiographique…
Le format des originaux est de 6 x 8 cm en grande
partie à cause de mes mini-découpages
; après des test en A4 ou en A3 (respectivement
20 x 30 cm et 30 x 40 cm
environ, NDLR), je me suis rendue compte que je
me sentais plus libre sur ces petits formats.
J’ai aussi changé de support. Le
papier est un matériau organique, vivant,
avec lequel j’ai un rapport plus intime…plus
juste aussi, par rapport à ce que je raconte
dans mon livre. J’ai choisi le noir et blanc
parce que j’ai voulu dépouiller au
maximum mon dessin, être au plus prêt
de ce que je voulais montrer, j’aime les
cadrages serrés qui réduisent l’action
à son sens le plus strict. Je trouve ça
important de laisser de la place au lecteur. J’essaye
de me passer des matières et des effets.
Je voudrais faire des images qui contiennent strictement
et uniquement du sens. Je n’y arrive pas
encore. Nous sommes formatés pour faire
des belles images !
Tu exposais à la
librairie Insula, pendant le salon du livre jeunesse
de Montreuil. Tes dessins étaient collés
sur des tasseaux de bois comme des icônes
face à un pan de mur entièrement
dessiné au crayon graphite ! Tu ne te préoccupes
donc pas uniquement de publication mais tu penses
aussi tes expositions...
Oui, j’ai passé quarante-huit heures
à noircir ce mur, j’en avais partout
! J’aime la contradiction, comme si on pouvait
figer le temps tout en le dilatant. Les dessins
sont agrandis pour le livre définitif et
je trouve que c’est intéressant de
jouer avec les proportions, ça amène
d’autres niveaux de lecture. J’ai
pris beaucoup de plaisir à recouvrir le
mur de cette matière grasse et noire comme
du charbon, les deux personnages sont en train
de faire un feu. Je voulais qu’on ressente
l’ambiance de cette scène, les odeurs,
la couleur. Le principe de la mise en abîme
est fondamental dans l’histoire de l’art,
avec Duchamp et le ready-made par exemple. Je
ne sais pas si on peut parler pour moi d’une
démarche artistique contemporaine. Je me
pose des questions sur l’accrochage bien-sûr
mais je ne me sens pas proche des problématiques
de l’art contemporain. Mon travail est un
travail de recherche sensible, plus formel peut-être.
Je crois surtout qu’il faut être curieux
de tout si on ne veut pas stagner ! Je suis en
train de faire un film d’animation où
je fais des personnages en volume, c’est
une autre façon de dessiner, un autre espace,
c’est passionnant de créer l’illusion
du mouvement.

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