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> Alex Barbier, à propos d'Autoportrait
du vampire d'en face
Entretien avec Alex Barbier
: la fin des illusions
auteur de l'album
Autoportrait du vampire d'en face
par Pierre
Pololomé, Bruxelles, 9 janvier 2001

>>
Lire aussi : sur Lettres au maire de V.
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aussi : entretien sur De la chose
P. P. : Lettres au Maire de V paraissait en 1998.
Vous publiez Autoportrait du Vampire d'en face
aujourd'hui, soit seulement trois ans plus tard.
C'est une forme de record pour vous, non ?
A. B. : Non, ce n'est pas aussi
rapide que vous le dites parce que Lettres...
était quand même fini depuis un certain
temps quand il est paru. D'ailleurs, il était
paru d'abord dans Morning, au Japon,
à raison de huit pages par semaine. Donc,
ça a pris un certain temps avant la parution
en français. Pour Autoportrait...,
je l'ai fait sur quatre ans. Enfin, pas tout le
temps. La première année, j'ai dû
travailler un mois seulement, parce que je n'arrivais
pas à cerner les choses. La deuxième
année, j'ai travaillé plus sérieusement.
Puis la troisième aussi. Puis la quatrième,
j'ai fait simplement les textes.
Et entretemps, vous
avez fait d'autres travaux graphiques, comme de
la peinture par exemple ?
Bien sûr. Ca dépend où je
me trouve. La bande dessinée, je ne la
travaille que dans le Jura, jamais à Fillols.
Sinon, je n'y arrive pas, je ne sais pas, il faut
être absolument seul. Tandis que la peinture
nécessite moins de mise en scène
dans le fond. C'est plus facile, ça demande
moins de concentration. Mais ne le dites pas à
tout le monde.
Dans Autoportrait...,
on retrouve des personnages des Lettres...:
Ernest P. le retraité, la famille autour
de Marie Adrénaline et d'autres. Ces personnages
ont évolué, en quelque sorte ? Oui,
c'est réellement la suite au fond. C'est
une série ?!
Ah non, je ne crois pas. Pour l'instant, on va
dire que c'est un dyptique. Il n'est pas interdit
de penser qu'il puisse y avoir un tryptique. Mais
je n'en sais encore rien, je suis au degré
zéro de la prochaine bande dessinée.
Mon cerveau est très vaguement en train
de chercher. Par exemple, je ne sais pas si je
vais faire quelque chose cette année. Je
suis en train de ramasser des idées, voilà.
Donc, il pourrait y avoir un tryptique mais après
ça s'arrête. Ca pourrait être
le même livre, très épais.
Mais c'est très bien en deux albums pour
l'instant.
On sent qu'il s'est passé
du temps entre les deux histoires...
Oui. L'héroïne principale n'était
qu'une toute petite fille dans les Lettres....
Elle a grandi et son frère n'est plus dans
le placard puisqu'il est à la mairie à
présent. Sinon, c'est les mêmes personnages.
Les décors aussi
se sont déplacés. Dans les Lettres...,
on se trouvait souvent dans l'ancienne gare alors
que dans l'Autoportrait..., on traîne
dans un ancien hôtel désaffecté.
Bien sûr puisqu'il y a un personnage nouveau
qui est quand même un vampire. Il ne vit
pas dans la gare comme le loup-garou, qui lui
n'y va plus bien sûr puisqu'il est à
la mairie. C'est son nouveau domaine, il a changé
de lit depuis qu'il est maire. Il est toujours
LG mais enfin bon, ce n'est pas pareil. Donc,
le vampire est le personnage principal et il ne
vit pas dans le même endroit.
Vous développez
sa psychologie, ses goûts, ses doutes, alors
que du vampire, on parle en général
en termes de répulsion pour les gousses
d'ail ou les crucifix. C'est le contraire de la
tradition ?
Il ne faut pas oublier le titre, qui est important
parce qu'il résume bien la chose. Autoportrait...,
malgré tout. Bon, il est bien évident
que mon vampire s'en fout des crucifix et des
gousses d'ail. Il circule le jour, sans que la
lumière le dérange. Il est comme
tout le reste de la société, il
a évolué. Ce n'est pas un vampire
à la papa, c'est un vampire d'aujourd'hui.
Quant à la psychologie,.... Cette deuxième
partie est beaucoup plus mélancolique,
au fond. Ca sent comme la fin d'un monde. La fin
des illusions, c'est ça que ça raconte.
C'est pourquoi ce n'est pas de la psychologie
mais plutôt de la description.
L'impression que laisse
la lecture de Autoportrait... est paradoxale:
c'est un livre aux espaces vastes et ouverts mais
c'est aussi une plongée organique dans
les corps. Pourquoi ces deux forces ?
Je pense que Autoportrait... décrit
effectivement des paysages intérieurs et
extérieurs. C'est de l'impressionnisme,
de l'impressionnisme qui décrit des paysages
surtout intérieurs.
Une fois de plus, ce sont
vos encres qui générent les atmosphères,
tout en variant beaucoup en cours de séquences.
Votre technique est très particulière.
Y a-t-il d'autres auteurs qui travaillent comme
vous ?
Non, personne à ma connaissance. C'est
une technique que je n'aime pas décrire
mais disons que je ne m'en lasse pas du tout.
Au contraire, je trouve qu'elle s'affine au fur
et à mesure des livres. Par exemple, les
superpositions. Je ne faisais pas des choses comme
cela avant, ou très rarement. C'est plus
facile pour moi aujourd'hui, je possède
de mieux en mieux cette technique, comment pourrais-je
m'en lasser ?
On voit parfois une chauve-souris
apparaître en surimpression. C'est un hommage
au Nosferatu de F.W. Murnau (film muet allemand
de 1922), ou je me trompe ?
Ben oui, ce n'est pas interdit de faire des allusions
aux classiques quand même. C'est indispensable
et c'est même amusant. Mais c'est un vampire
à la papa, cette chauve-souris...
C'est ça, mon vampire, c'est le fils du
vampire à la papa. Bon, il faut quand même
rappeler un peu ses grands-ancêtres.
Qu'apprend-on sur l'étrange
petite ville de V. ? Elle semble encore plus déglinguée
que dans les Lettres...
Oui, c'est ça dans le fond. Le premier
album est clair dans sa non-clarté, si
on veut. Alors que Autoportrait..., c'est
la déglingue totale. Ca ne va plus du tout.
Les tentatives pour sortir de V. sont vouées
à l'échec. Il y a trop de créatures
qui rôdent. On ne peut plus se confier à
personne, il n'y a vraiment plus personne de fiable.
C'est comme les décors, ils ne sont pas
fiables non plus. En fait, c'est la déglingue
complète. Faut-il s'en étonner ?
Regardez le premier magistrat de la commune. Vous
voyez qui il est ? Il est pris de doute, remarquez
qu'il est mélancolique. Il est démoralisé
par la présence du vampire. Il se trouve
ringardisé. Un LG qui doute, c'est plutôt
rare, on n'avait jamais vu ça. Quant au
vampire, c'est une fin de race.
Le maire est au centre
de cette décomposition. Mais vous évoquez
aussi des gens qui ne sont pas élus, les
Enarques, qui grandissent dans des écoles.
Oui, je ne peux pas m'en empêcher. C'est
des gens que j'adore. Voilà, je fais des
petites allusions pour me faire plaisir à
moi. C'est le cas aussi pour moi-même, dont
un autoportrait en habitant de F., retrouvé
les fesses à l'air, apparaît dans
le livre. C'est bien dans mon genre de me mettre
en scène mais je ne l'avais pas encore
fait de cette manière-là. Ce n'est
compréhensible que des initiés,
ceux qui connaissent le peintre dessinateur de
B.D. dont il est question.
On va sûrement parler
de pornographie, une fois de plus, à propos
de ce livre.
Sûrement. Mais, qu'est-ce que vous voulez,
c'est comme ça. Le mot est mal placé,
la pornographie c'est autre chose. C'est une fin
en soi, ce qui n'est absolument pas le cas ici.
Ce serait idiot de se braquer. Mais bien entendu
qu'il y a aussi de la sexualité cruelle.
En fait, tout s'entremêle
: les maladies, la mort, les souffrances, mais
aussi les plaisirs, le jeu et... l'humour.
J'espère qu'il y en a toujours, même
un peu plus que d'habitude. L'humour est toujours
dilué dans autre chose. Je suis quand même
content du texte. J'ai fait beaucoup d'emprunts,
de pastiches, de machins déformés,
de choses piquées à droite et à
gauche. J'ai beaucoup piqué pour donner
cette impression de « disjonctage »
total. Je ne dirai pas où mais il s'agit
de tellement de gens. Je le fais sans vergogne
parce je ne vais pas me gêner. Comme le
conseillait Burroughs. Je l'ai toujours fait plus
ou moins mais jamais à ce point.
Ces dissections, par exemple,
elles proviennent d'un manuel?
Oui, d'un manuel très sérieux que
Thierry van Hasselt m'a prêté. Un
livre sublime dont j'ai eu l'idée de m'inspirer
la première fois qu'il me l'a montré.
Alors, je m'en suis servi, obligatoirement.
Vous partagez, vous et
van Hasselt, une même fascination pour la
peau, la chair...
Oui, j'en mets dans toutes mes bandes dessinées,
ce n'est pas nouveau. Il y a toujours de l'érotisme,
des corps. C'est plus qu'une fascination. Ca a
toujours été présent dans
l'art moderne, sauf dans la deuxième moitié
du vingtième siècle. Maintenant,
on préfère mettre d'autres choses
: des cailloux... c'est pas sale, ça. A
part dans la bande dessinée où on
travaille encore cette question du corps, une
question primordiale qui fait qu'on est dans un
art majeur.
La fin du livre est assez
explicite, avec ses infirmiers. Ca sent l'embarquement
et la camisole.
On va dire que c'est la fin du deuxième
livre. Ca pourrait s'arrêter là.
Je ne sais pas. Mais c'est quand même encore
une fin ouverte, une pirouette de plus. Ce que
l'on a lu avant n'a plus le même sens que
ce l'on croyait. C'est une pirouette ultime dont
j'aurais pu me passer au fond. Un suicide de vampire,
est-ce possible ? Il n'est pas certain qu'il faille
prendre cette pirouette ultra sérieusement
: il y en aura peut-être encore une autre
derrière. J'y réfléchis en
ce moment.

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