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Entretien avec Yvan Alagbé

auteur de Qui a connu le feu (avec Olivier Bramanti)
par Marie-Antoinette Kodo

>> Lire aussi : entretien avec Olivier Bramanti

M.-A. D. : Dans Nègres jaunes et Dyaa, tes précédents albums, tu t’intéressais aux déracinés d’aujourd’hui et à leur difficulté de vivre dans un monde qui n’est pas vraiment le leur. Avec Qui a connu le feu tu es retourné très loin dans le passé. Est-ce pour essayer de trouver et de comprendre l’origine des maux qui frappent le peuple noir d’aujourd’hui ?

Y. A. : Ce n’est pas comme ça que ce sont présentées les choses même si le texte de Qui a connu le feu remonte déjà à quelques années et qu’on peut voir bien entendu des relations avec les autres livres que j’ai pu faire.
L’origine de ce projet remonte à près de 10 ans. Son point de départ était le Portugal et pas une question liée à la notion de « peuple noir ». Nous voulions à l’époque consacrer une publication au Portugal et j’en suis venu à me demander qu’est ce qui m’intéressait là-dedans, quel rapport pouvait-il y avoir avec ma propre histoire qui me pousse à creuser à cet endroit. Assez vite il m’est apparu qu’il y avait deux aspects : d’une part le Portugal comme pays d’émigration, les Portugais comme population immigrée notamment en France, de l’autre les découvertes, la colonisation, l’empire, l’espace lusophone dans son ensemble, la question des métissages. Petit à petit, les liens se sont explicités entre ces aspects et ma propre expérience.
J’ai découvert l’histoire du roi Sébastien qui a donné lieu au sébastianisme, un mythe national portugais qui a aussi inspiré des soulèvements populaires au Brésil. Le retour du roi Sébastien, devenu le messie, est supposé marqué l’avènement d’un empire universel, un monde pacifié sous l’autorité de la couronne portugaise et du pape de Rome.
Le point de départ de ce mythe étant une défaite et l’effondrement d’un empire, il place la victoire prochaine sur le plan spirituel et surtout, il se place dans l’attente. C’est un mythe sur lequel a beaucoup écrit Fernando Pessoa qui se voyait comme l’annonciateur du retour de Sébastien et célébrait un certain mystiscisme national.
A force de lire des auteurs qui célébraient l’aventure extraordinaire des découvertes, le génie de l’âme portugaise, j’ai été amené à formuler non pas une réaction mais plutôt une espèce de réponse. J’ai eu envie effectivement de faire quelque chose qui ait à voir avec cette question de peuple noir. Un des passages de qui a connu le feu est par exemple une citation altérée d’un poème de Pessoa. Là où il demande « Combien mer salée contiens-tu dans ton sel de larmes de marins », le texte de Qui a connu le feu demande « Combien mer salée contiens-tu de larmes de nègres ? » Il ne s’agit pas de d’invalider la poésie de Pessoa, de la contester, plutôt d’une certaine manière de la tester. Car à la fin c’est pour moi plutôt d’une forme de convergence qu’il s’agit ici. Les deux rois qui sont mis ici face à face sont deux morts et surtout deux vaincus, leur victoire désormais ne peut être que de l’ordre du fantasme, du spirituel. A la fin ce qui m’avait attiré dans le Portugal était en quelque sorte cette double expérience de la grandeur puis de la défaite et de la faiblesse.
Pour répondre à la question, je n’ai pas cherché à trouver et à comprendre « l’origine des maux du peuple noir » comme quelque chose allant de soi. J’ai plutôt été progressivement amené à essayer de voir quel sens pouvait avoir cette « question noire ». S’il en est une, elle a nécessairement à voir avec une question blanche. Et dès qu’on y regarde de plus près, on y voit plus trouble. La notion de race longtemps ne m’a pas beaucoup intéressé car elle n’est pas en accord avec mes opinions et me semble de toute évidence une aberration. Par contre cela ne l’empêche pas d’être extrêmement active et présente dans le monde d’aujourd’hui, de manière explicite ou beaucoup plus insidieuse. Les races, les ethnies, les communautés ou autres sont des constructions. Et s’il s’agit de constructions, il est important de les déconstruire, de les comprendre, notamment pour pouvoir désamorcer tous les dangers qu’elles contiennent


Lorsque le roi du Bénin, Béhanzin emploie la deuxième personne, à qui s’adresse-t-il ? Au peuple blanc d’hier c’est-à-dire les esclavagistes, les colons ou aux Blancs d’aujourd’hui ? Ou bien est-ce un moyen indirect de réconcilier le peuple noir avec son passé ?

Le point de départ était en tout cas de glisser sur plusieurs époques, le roi africain qui parle à un roi portugais devient un indigène qui parle à un colon ou un prisonnier qui croit en un ange. Ce peut-être aussi deux ivrognes ou deux fous. Cela ne vise personne ne particulier et cela ne livre pas de message. Chacun lit cette histoire comme il l’entend.
Le personnage qui parle et qui est noir, n’est pas présenté comme un bon en face d’un mauvais. Par contre, c’est vrai qu’il s’adresse à l’autre en l’appelant petit blanc. On utilise peu, et ceux qui sont ainsi désignés n’apprécient pas particulièrement, le terme blanc.
Donc il peut peut-être générer un petit malaise sur la façon dont il doit être perçu. On ne dit pas blanc américain aussi facilement que noir américain. Si on veut être cohérent, on devrait peut-être. Je pense qu’il est bien d’avoir à l’esprit qu’être noir n’est pas un cas particulier là ou être blanc serait la norme. Il y a des personnes qui sont capables de me faire la remarque que je ne dessine que des noirs (ce qui est faux) alors qu’il ne sont pas choqués que la quasi-totalité des auteurs ne dessinent que des blancs.
En menant ce travail, je me suis rendu compte que je répondais d’une certaine manière à une question apparemment très simple mais qui m’a toujours un peu embarrassé :`la question de mes origines. Quand elle m’est posé en France, elle pourrait d’une manière plus explicite quelle est l’origine de ma couleur ? On ne me demande pas tant des informations sur ma mère blanche que sur mon père noir. Quoi qu’il en soit, je n’a pas d’origine puisqu’il suffit de passer à la génération d’avant mes parents pour ne plus avoir de lieu et de culture unique dont je puisse me considérer issu. Par contre je me suis rendu compte que j’avais dans l’histoire ou la culture des confrontations et des mélanges entre Europe et Afrique une forme d’origine et de culture possible. Je peux par exemple me reconnaître dans des problématiques liées aux caraïbes, alors que je n’en suis pas originaire et que j’y suis très peu allé. Plus largement, il me semble vital de réfléchir sur cet héritage car que le métissage ou l’absence ou le refus du métissage est un aspect déterminant de ce qu’on appelle la mondialisation.

A propos du titre : on sait que le feu peut être associé à quelque chose de positif : le feu, c’est la vie, le feu ça réchauffe, ça éclaire … Le feu, c’est aussi le symbole de l’évolution de l’espèce, du passage de l’état animal à l’état d’homme. Mais le feu détruit aussi. Est-ce ce que tu as voulu dire ?


Le titre a mis du temps à venir. Longtemps nous avons travaillé sous le titre Personne ne connaît mon nom pour un coffret paru en 2000, et qui utilisait (déjà) pour partie la même matière.
Un des titres a ensuite été Palestine Bois Brûlé mais je n’ai pas voulu trop embrouiller la perception du livre avec un titre qui en paraisse trop éloigné. Surtout je n’ai pas poursuivi un travail sur d’autres textes qui auraient pu réellement justifier ce titre. Qui a connu le feu gardait cette idée de bois brûlé. C’est la couleur de celui qui parle. Le feu est une transmutation mais qui se fait dans la douleur, qui laisse des marques. C’est effectivement un symbole assez fort et universel, qui est ambivalent car il a une idée de puissance de connaissance mais qui contient aussi le danger. C’est aussi une métaphore de l’âme et de l’esprit, Ce qui a connu le feu ce peut être ce qui est mort, ce qui est noir, également ce qui est vrai.

Tu parles aussi beaucoup de la religion catholique et de ses figures : Dieu, le diable, Jésus… Est-ce que, selon toi, le catholicisme est le plus beau cadeau que les blancs aient fait aux Africains ? Ou alors est-ce un cadeau empoisonné ?


Je ne pense pas que ce soit un cadeau en tout cas. Pour moi qui ne suis pas croyant, j’aurais tendance à voir ça comme un égarement, mais aussi quelque chose de fascinant, la ferveur que l’on peut trouver en Afrique, dans les Caraïbes ou en Amérique du Sud. Je trouve une dimension très forte
C’est presque par hasard que l’aspect religieux est devenu aussi important.
J’ai lu la Bible, l’Ancien et le Nouveau Testament avant tout par intérêt littéraire, parce qu’il me semblait que c’était une source, une référence de beaucoup d’œuvres, pas seulement anciennes; j’avais envie aussi de lire par moi-même des textes il est fait si souvent référence au moins au nom desquels un grand nombre de choses avait été et étaient faites. Je n’ai pas été déçu du voyage. Dans la bible on peut trouver des beaux textes, un peu de philosophie, on y trouve surtout une série de constructions mythologiques plus ou moins originales et tout un tas de notions qui ont plus à voir avec la politique, le pouvoir, l’autorité. C’est extrêmement humain, très daté, trituré, falsifié. Comme support de croyance spirituelle, j’ai été surpris que ça tienne aussi peu la route.
Qui a connu le feu ne parle pas spécifiquement de la religion catholique mais en général de ce qu’il est convenu d’appeler les religions du livre : judaïsme, christianisme, islam. Outre les figures de Jésus, de Dieu et du Diable (capitales pour parler du bien et du mal, du noir et du blanc, du corps et de l’esprit), il y avait d’autres notions importantes : le peuple élu, l’espérance en la nouvelle Jérusalem…


Je crois que Qui a connu le feu s’inscrit dans un projet plus vaste. Peux-tu en parler un peu ?


J’ai fini par adopter le terme de champ plutôt que de projet car il est plus ouvert et plus conforme à ce que j’essaie petit à petit de mettre en place avec République noire. Il s’agit de mùêler questionnement poétique et politique à la fois de projets personnels, de projets du frémok ou de ceux d’autres structures, fait ou à faire. Pour faire court et nébuleux à la fois, il s’agit de travailler, proposer, organiser, rechercher, produire autour du noir et de tout ce qui peut y être rattaché (le mal, la mort, la nuit…) dans le but de retourner ou pour le moins bousculer notre représentation du monde. J’ai la sensation qu’il y a un travail à opérer à cet endroit pour en quelque sorte refonder des utopies, trouver un sens du commun qui ne soit pas prisonnier du communautarisme ou du manichéisme.
Dans un premier temps, cela se limite tout simplement à un nom de domaine. Je pense qu’un site est la meilleure forme que je puisse trouver pour l’instant pour relier, articuler, explorer tout cela et commencer à le présenter. Rendez-vous sur www.republiquenoire.net donc !…





 

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